Les fourmis et moi - Michel
Isingrini
Mis à jour
23-Jul-2026
Les fourmis dans ma vie : trois moments de ma vie étudiante.
Comment j’ai fortuitement été témoin de l’entraide chez Formica rufa.
Ma première vraie rencontre avec le monde des fourmis remonte à un stage d’éthologie effectué, durant mon année de licence de psychologie à l’Université de Tours, à Azay le Ferron, au printemps 1979. Au cours de ce séjour nous devions, à l’aide de comptages et de prises de notes, réaliser des observations relativement libres du comportement animal en milieu naturel. C’est ainsi que nous avions la possibilité sur le site d’observer la pêche du héron cendré, le nourrissage des petits par les couples de merles ou de faucons pèlerins, le retour au nid des abeilles fourrageuses, ou encore le comportement d’orientation des fourmis rousses des bois. C’est aussi au cours de ce séjour que j’ai été initié à l’observation des oiseaux à la jumelle, et pu ainsi prendre conscience de leur abondante diversité.
Pour revenir aux fourmis, je me trouvais par un après-midi ensoleillé en forêt à observer un des dômes appartenant à une vaste colonie de Formica rufa, qui se trouvent couramment dans les forêts de conifères et de feuillus. Cette espèce est omnivore et capture des pucerons et des cochenilles pour ensuite en extraire le miellat. Les nids sont grands, bien en vue, édifiés en forme de dôme qui peuvent atteindre un mètre de diamètre. Il s’agit d’unefourmi agressive et territoriale, dont les ouvrières montrent un polymorphisme considérable, et il a été noté que les plus grands individus sont chargés de la récolte au plus loin des nids. L’observation était passionnante. Du « dôme » partaient dans différentes directions des flots de fourmis fourrageuses en quête de nourriture, produisant un bruissement incessant. Ainsi, des flux continus de fourmis quittant ou revenant au nid se croisaient sur des avenues de plusieurs centimètres de large. Comme nous avions pour consigne de faire quelques inférences à partir de ce que nous observions sur la façon dont les fourragères s’orientent, très probablement à l’aide d’indices chimiques puisque les déplacements ont lieu de jour comme de nuit chez cette espèce, me vint une question. Quel serait le comportement d’une fourmi prélevée sur la voie partant au sud par exemple si elle était placée au milieu du flot d’individus partant vers le nord ? En d’autres termes, il s’agissait de savoir si chaque fourrageuse dans ces nids très vastes est spécialisée pour suivre une direction donnée ? Aussitôt la question formulée, je passais à l’expérimentation de terrain. Je prélevais une fourmi quittant le nid qui se dirigeait rapidement vers le nord sur la voie nord-sud et la plaçais directement sur la voie est-ouest. A ma grande surprise l’animal déplacé s’immobilisait jusqu’à ce qu’une passante le saisisse dans ses mandibules et le ramène au nid. Durant ce transfert, la fourmi transportée demeurait recroquevillée. Je renouvelais l’opération plusieurs fois de suite avec le même résultat. L’entraide semblait systématique. Afin de savoir si ce comportement d’aide était associé au stress créé par le prélèvement ou bien par une réelle désorientation, je réalisais une petite contre expérience en prélevant une fourmi et en la replaçant après un certain temps sur la même voie. Là aucun secours n’apparaissait de la part des congénères. La fourmi prélevée et replacée sur sa voie d’origine, après quelques secondes d’immobilité, reprenait son cheminement, comme si de rien n’était, parmi la foule mouvante et déterminée des autres fourrageuses, dans la direction quelle suivait auparavant.
J’assistais donc avec une certaine exaltation, mais aussi avec étonnement, à un comportement d’entraide chez les fourmis, sans être, à vrai dire, très certain à l’époque de saisir le caractère original de cette observation. A priori, elle ne surprit pas non plus les personnes qui m’entouraient. Quoi qu’il en soit, ma petite manipulation de terrain suggéraient très clairement que les fourrageuses étaient spécialisées dans une direction. Cela ouvrait la question du déterminisme de cette spécialisation, et surtout suggérait un comportement d’entraide chez rufa, et, là encore, posait la question de la nature des possibles signaux de détresse émis par la fourmi perdue déclencheurs du comportement d’aide.
J’ai plusieurs fois repensé à ce que j’avais observé ce jour-là, notamment lorsque j’entrepris quelques années plus tard de faire une thèse sur les fourmis sous la direction d’Alain Lenoir et de Pierre Jaisson. Je me disais qu’il faudrait un jour approfondir plus sérieusement ce sujet. Mais mon orientation en recherche vers le développement de la reconnaissance coloniale chez Cataglyphis cursor, et encore ensuite vers la psychologie cognitive humaine m’a détourné de ce projet. A ma connaissance ces observations d’entraides chez la fourmi rousse demandent encore à être confirmées sur une base méthodologique rigoureuse. Dans ce sens, j’ai appris plus récemment, avec une grande satisfaction, que le comportement d’entraide chez la fourmi avait été très précisément observé et décrit par Eric Franck en 2019 chez les fourmis Matabele. Ces fourmis ont révélé cette surprenante capacité, démontrée pour la première fois chez des invertébrés. Il apparait qu’elles mettent en place un service de secours aux soldats blessés dès que ceux-ci émettent un signal de détresse chimique. Ainsi, lors d’expéditions de chasses dans les nids de termites, dont elles se nourrissent essentiellement, les fourmis blessées sont systématiquement ramenées au nid par leurs congénères pour y être soignées. Le comportement décrit est identique à celui que j’ai pu voir chez les fourmis rousses des bois à ceci près que chez ces dernières il n’était pas dirigé vers un animal blessé mais vers un animal désorienté ou « perdu ». Chez Matabele, les auteurs indiquent qu’il s’agit d’un système efficace car les fourmis blessées qui retournent à la colonie sans aide meurent dans 32 % des cas. Avec l’intervention des secours, elles survivent en revanche dans 90 % des cas. Ils soulignent aussi que ce « Samu myrmécologique » profite aussi au groupe, puisque le sauvetage permet de maintenir une taille de colonie plus grande de près de 30%.
Si l’observation opportune que j’ai pu faire chez rufa s’avérait reproductible, associée aux données éprouvées réalisées chez les Matabeles, cela suggérerait que le comportement d’entraide chez la fourmi pourrait être assez répandu et apparaitre chez plusieurs espèces en fonction de différentes finalités.
De beaux souvenirs, ….. à la recherche de Cataglyphis cursor
Ma seconde rencontre mémorable avec les fourmis, source de beaux souvenirs personnels, concerne les expéditions que nous menions sous la direction d’Alain Lenoir sur le pourtour de la méditerranée au début des années quatre-vingt à la recherche de nids de la fourmi méditerranéenne Cataglyphis cursor, que nous ramenions au laboratoire de Tours. A ces voyages était aussi associée Elise Nowbahari, qui a rejoint par la suite le laboratoire d’éthologie de l’Université Paris XIII. A cette époque, Alain possédait un break Renault 18 avec lequel nous partions de Tours en direction du Lubéron, puis vers les alentours de Banyuls et enfin vers la région de Montpellier. Au cours de ces expéditions, généralement de deux semaines, nous récoltions environ deux nids par jour. Souvent sous un soleil de plomb, il s’agissait de récupérer à l’aide de petites cuillères et de petits aspirateurs les centaines de fourmis qui composent le nid enterré. Nous creusions, en progressant très délicatement, sur une profondeur d’un mètre environ et sur une largeur de cinquante centimètres le long de la colonne centrale de chambres en chambres jusqu’à celle, la plus profonde, dans laquelle se trouve la reine de cette espèce monogyne. Le but ultime de l’excavation était de récupérer le nid avec l’ensemble des individus, la reine mais aussi les ouvrières et le couvain, larves et cocons. Seuls les nids complets pouvaient survivre durablement au laboratoire et entrer dans les dispositifs expérimentaux de la plupart des études. A chaque expédition nous pouvions embarquer dans le break plus d’une vingtaine de nids qui servaient ensuite durant l’année universitaire à alimenter les expériences menées par les thésards. Je garde de ces expéditions un souvenir très émouvant. Elles avaient pour moi, jeune étudiant, un gout d’aventure, marquée de convivialité et d’amitié. Me reste toujours en mémoire l’odeur de pieds de l’acide isovalérique, utilisé dans le laboratoire IFREMER de Banyuls où nous avons plusieurs fois fait escale. Pour la petite histoire, à cette période je fis un voyage personnel dans le désert du Sinaï ou je pu observer la fourmi Cataglyphis bicolor, de couleur et de taille différentes de cursor. J’en ramenais un nid complet à Tours. Il survécu plusieurs années et pu ainsi faire l’objet d’observations par Alain.
Un week end d’aout entre euphorie et enfer….
La troisième expérience personnelle notable avec les fourmis que je voudrai rapporter concerne l’état émotionnel insolite dans lequel j’ai réalisé les étapes finales des expériences de laboratoire menées au cours de ma thèse un dimanche du mois d’aout 1984.
Cet été-là, je me suis retrouvé seul à Tours au mois d’aout. Anne Marie, ma femme, étant partie en vacances en famille avec nos deux enfants, Thomas et Elsa, me permettant ainsi de disposer de tout mon temps sans contrainte pour parachever mes dernières « manips ». Je les menais dans un contexte un peu particulier, puisque durant ce début aout la plupart des membres du laboratoire étaient en vacances, et que les dimanches, je me retrouvais même seul sur le campus de Grandmont entièrement déserté.
Ma thèse portait sur la reconnaissance coloniale et les facteurs qui président à son développement chez la fourmi Cataglyphis cursor, déjà évoquée. Je profite de ces lignes pour remercier à nouveau mes deux directeurs pour la confiance qu’ils m’ont accordé en me permettant de réaliser une thèse de biologie du comportement dans des conditions assez inhabituelles, même à cette époque-là, puisque j’ai mené mon travail académique tout en étant salarié à temps plein. La collaboration active des fourmis, toujours disponibles, d’une certaine façon je les en remercie aussi, a rendu cette double activité possible.
Mon travail avait pour objectif principal de comprendre le processus de développement de la préférence par les individus adultes pour les larves de leur nid par rapport à des larves de nids étrangers de la même espèce. Pour résumer, il s’agissait principalement d’éprouver l’hypothèse très originale selon laquelle la larve vermiforme d’une fourmi pourrait être capable de se familiariser aux signaux provenant de sa colonie dont elle ne se servirait qu’une fois devenu adulte, après la métamorphose. Je recherchais donc si un phénomène ressemblant à un apprentissage par empreinte au stade larvaire pouvait être à l’origine de cette capacité de discrimination coloniale. Peu de connaissance étaient disponibles chez les insectes au sujet d’éventuels processus d’apprentissage ou de familiarisation avant la métamorphose. Un phénomène pouvant possiblement être rapproché des acquisitions réalisés lors de la vie fœtale chez les mammifères. Cette hypothèse était étayée par quelques travaux déjà existant qui avaient mis en évidence les influences que subissent certains insectes au cours de leur vie larvaire. Par exemple, il avait été montré depuis plusieurs années, comme nous l’avait appris Pierre Jaisson dans son cours de DEA, que certaines mouches préfèrent pondre sur un substrat parfumé à la menthe poivrée, normalement répulsive, car, lorsqu’elles n’étaient encore que des asticots, un éthologiste leur a imposé pour unique nourriture un aliment parfumé à la menthe poivrée.
Chez les hyménoptères sociaux, plus précisément chez la fourmi, les travaux de Pierre Jaisson sur le phénomène d’esclavagisme chez les fourmis sanguines des bois Raptiformica sanguinea permettait d’avancer l’hypothèse du développement chez l’individu de la reconnaissance de l’espèce sur la base d’un apprentissage précoce. Chez les fourmis esclaves Serviformica, Pierre Jaisson, en précurseur, avait en effet montré que les jeunes adultes apprennent à reconnaitre l’odeur des cocons hétérospécifiques de l’espèce esclavagiste durant la période post-imaginale des premiers jours de leur vie adulte. Dans une approche confirmatoire, il avait de plus précisément mis en évidence qu’il existe chez Formica polyctena une période sensible, les dix premiers jours de la vie adulte, durant laquelle les stimulations provenant des cocons deviennent des signaux significatifs pour les jeunes adultes. D’autres auteurs avaient par la suite trouvé les mêmes résultats chez Formica rufa.
Je m’orientais donc vers la recherche d’un phénomène d’apprentissage précoce, impliqué dans le développement de la capacité individuelle de reconnaissance coloniale, soit dans les premiers jours de la vie adulte, soit de façon plus audacieuse durant la vie larvaire. Pour cela la principale méthode que j’allais utiliser était celle d’adoptions croisées entre des nids de cursors par des transferts d’œufs, de cocons ou de jeunes adultes. Globalement les résultats de ces manipulations ont montré que le milieu colonial dans lequel se développe l’individu joue un rôle crucial dans la mise en place de la reconnaissance coloniale des larves. Ainsi, une familiarisation à l’odeur coloniale des larves appartenant à un nid étranger peut avoir lieu durant la période des dix premiers jours de la vie adulte. Mais, il est également apparu que l’acquisition qui se met en place durant cette période ne constitue pas le principal mécanisme par lequel elle s’installe solidement. Le fait que les adultes à peine éclos paraissent déjà en mesure de reconnaitre l’odeur de leur colonie nous a incité à tester l’hypothèse d’un apprentissage pré-imaginale. Il s’est avéré que le transfert d’œufs ou de larves à un stade précoce a entrainé une inversion durable de la préférence coloniale chez les adultes issues de ce couvain, démontrant ainsi que la reconnaissance coloniale chez Cataglyphis cursor se développe sur la base d’une familiarisation qui a lieu durant la période larvaire.
Donc ce dimanche-là, certainement le premier du mois d’aout, j’allais réaliser ma première observation sous binoculaire, dont le résultat allait confirmer, ou non, la principale hypothèse de ma thèse. Du comportement des fourmis adultes misent en présence de deux types de larves, homocoloniales, leurs sœurs, ou hétérocoloniales, sans lien de parenté, appartenant à une colonie étrangère dans laquelle elles avaient néanmoins passé une grande partie de leur vie larvaire à y être soignées, allait dépendre la réussite de l’expérience. La façon dont ces fourmis allaient orienter leur propre comportement de soins vers ces deux types de larves était cruciale pour la vérification de l’hypothèse majeure de la thèse sur l’origine de la reconnaissance coloniale du couvain sur la base d’une imprégnation larvaire. Le dispositif d’observation permettait, à l’aide d’un « open field », de mettre en présence un groupe de jeunes fourmis adultes et deux groupes de larves marquées respectivement de deux couleurs différentes et à comptabiliser les comportements de soin, léchage et transport, manifestés par les adultes. Le suspens étant à son comble, je fus inévitablement plongé dans un état de tension extrême et paradoxal, marqué à la fois de crainte et de curiosité, puisque du résultat de cette première observation, qui était l’aboutissement de plusieurs mois d’élevage et de procédures d’adoptions délicates, dépendait d’une certaine façon la vérification de l’idée forte de la thèse. Quelle ne fut pas ma joie de voir, que les données confirmaient sans ambiguïté que les fourmis soignaient davantage les larves de la colonie étrangère que leurs propres sœurs. S’ensuivi un cri digne du héros d’Edgar Rice Burroughs, qui déchira le silence assourdissant du campus déserté, il me permis d’évacuer un trop plein de stress, mais aussi, d’extérioriser la satisfaction, pour ne pas dire l’euphorie, liée au dénouement tant attendu. Je décidais alors, d’un commun accord avec moi-même, de tout stopper pour la journée et de remettre au lendemain les observations supplémentaires programmées de peur qu’elles ne contredisent ce premier résultat positif. Au diable le suspens ! Je fermais le labo sur le champ, enfourchais mon vélo, quittait le campus et décidais de me « faire une toile » en allant découvrir le phénoménal « Voyage au bout de l’enfer » reprogrammé au Studio.
Finalement, les observations suivantes, suffisamment répétées pour répondre à l’exigence statistique, réalisées sur des adultes d’autres nids, confirmèrent pleinement ce premier résultat soutenant ainsi l’idée que la reconnaissance coloniale des larves chez Cataglyphis cursor, et plus loin, possiblement, chez les insectes sociaux, pouvait se mettre en place durablement à partir d’un phénomène d’empreinte larvaire à même de passer la barrière de la métamorphose. Ce résultat nouveau, depuis rapporté par d’autres auteurs chez d’autres espèces de fourmis, nous a value une publication dans les PNAS en 1985.
La perspective de la satisfaction associée à cette confirmation finale tolérait bien un petit détour par les affres, pour moi virtuels, de l’enfer !